
Tu n’aimeras point est un film de Haïm Tabakman (2009), qui raconte la liaison entre Aaron, boucher de son état et père de famille, et Ezri, un étudiant talmudique qu’il engage un peu par hasard pour l’aider dans sa boutique. C’est un film simple et puissant, au budget modeste, tourné dans le quartier orthodoxe de Jérusalem, entre trois murs et une terrasse, allant de la boucherie à la maison en passant par la yeshiva.
J'ai été frappé par la charge symbolique de l'eau. Par la pluie tout d'abord, par cette eau tombée du ciel qui dans la première scène vient tremper les deux hommes comme un déluge, comme une épreuve à laquelle aucun des deux ne pourra échapper.
C’est le bain rituel dans un mikvé situé en bordure de Jérusalem, ensuite, qui leur donne la première occasion de se regarder. Ils s’immergent dans cette eau reçue du ciel, et pour Aaron, le plus âgé, c’est sans doute un baptême, une ouverture vers une altérité inconnue.
C’est dans ce même mikvé qu’à la toute fin, ce dernier va s’immerger sans qu’on le voie ressortir. Cette supposée noyade marque la fin de l'aventure, et flotte entre deux eaux : est-ce le signe d’un retour inconditionnel à la règle orthodoxe, ou simplement un suicide, un renoncement à quelque chose de vital ?
Après la scène où Aaron essuie les menaces de ses coreligionnaires excédés par cette situation scandaleuse, vient celle où le rabbin vient s’asseoir dans sa boutique pour tenter d’apaiser la situation et parler avec lui. Le boucher lui sert un verre d'eau, engage le dialogue en lui expliquant qu'il revit depuis rencontre avec Ezri... Bois mon eau, écoute mes paroles, comprends ce qui m’arrive, semble-t-il dire. Et toi, rabbin, tu peux comprendre ça. Ce verre, le rabbin ne le prend pas…
De toute évidence, tout cela n’est pas gratuit. Cette symbolique de l’eau entraîne avec elle la symbolique religieuse, dans un message qui rappelle que l’amour est de l’ordre du sacré, sinon du spirituel, et qu’il est donc respectable quelle que soit la forme qu’il puisse revêtir. Message profondément dérangeant, dans une logique orthodoxe, puisqu’il revient à dire que les formes - les usages, les rites, les règles sociales - pourraient n’être pas respectées si l’on admet que le fond reste valide.
J'associe Tu n'aimeras point avec un autre bon film, La petite Jérusalem de Karin Albou (2005), qui décrit les émois d’une étudiante élevée dans la communauté juive de Sarcelles, tiraillée entre une belle-famille pratiquante et l’émancipation que lui propose son cursus de philosophie.
La mère de cette étudiante va plusieurs fois au mikvé, s’interroge sur ce qui lui est permis ou défendu dans les relations - insatisfaisantes - qu’elle a avec son mari, et prend conseil auprès de la femme qui tient l’endroit. Là aussi, c’est comme si l’immersion du corps dans l’eau en libérait l’esprit…
- J’ai peur de perdre ma pudeur, et de ne pas respecter les commandements, et d’aller vers le mauvais penchant de mon âme. Et je pensais qu’il y avait certaines choses qui étaient interdites…
- Mais où avez-vous lu dans la Torah que c’était interdit ?
- Mais on me l’a dit…
- Mais n’écoutez pas ce que les gens disent… Il est dit : « Si le mauvais penchant n’existait pas, aucun homme ne construirait une maison, ne prendrait femme et n’aurait des enfants ».
- Oui, mais on dit aussi : « Quand un homme et une femme s’unissent dans le respect de la loi, la présence divine est là ».
- Mais je vous assure que le plaisir est autorisé par la loi juive. Et n’éloigne pas la présence divine, au contraire, il la révèle.
Jusqu’à ce dialogue, entre les mêmes femmes, qu’on aurait aimé entendre entre Aaron et son rabbin :
- Il y a quelque chose en moi qui refuse ses libertés.
- Mais ce ne sont pas des libertés, c’est notre loi.
- Le problème c’est que je n’arrive pas à avoir du désir à l’intérieur de moi.
- Vous voulez dire que vous n’avez pas de désir pour notre loi.
- Mais si j’ai du désir pour notre loi.
- Mais alors, qu’est-ce que vous attendez, laissez-vous aller !
Deux films superbes, vrais comme on les aime, tellement proches dans le fond, tellement différents dans la forme…
25 septembre 2009
CXLII - Histoires d’eau
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CXLI - Hommage à Flaubert
C’était à Ksar Guilane, oasis de Tunisie, dans les abords du camp FRAM. Les touristes qui étaient arrivés de Paris se donnaient un grand festin pour célébrer le 14 juillet, et comme la direction avait fui et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.
Les guides, portant des casquettes siglées, s’étaient placés dans la piste de la palmeraie, sous une bâche en toile cirée, qui s’étendait depuis le mur du bâtiment d’accueil jusqu’à la plage artificielle ; le commun des touristes était répandu sous les arbres, où l’on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, remises, cabanes à outils, entrepôts, garages, cuisines, avec un parc pour les enfants, des enclos pour les générateurs et des rangées de poubelles.
Des figuiers rabougris entouraient les cuisines ; un bois d’acacias se prolongeait jusqu’à des masses de verdure, où des grappes de dattes pesaient parmi les branchages ; des lianes, chargées de lierre, montaient dans le sous-bois des palmiers : un champ de menthe dévasté agonisait sous les arbres ; de place en place sur des buissons, se balançaient des sacs plastiques ; un sable jaune, mêlé à des gravats, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’allée des tamarins faisait d’un bout à l’autre comme une double colonne de soldats en déroute.
Le bâtiment d’accueil, en béton déjà lépreux, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en pin, portant à sa base des présentoirs à dépliants, avec ses portes peintes au couleurs du tour opérateur, ses grillages déchirés qui le défendaient des chacals, et ses treillis de canisses censés faire un peu d’ombre, il semblait aux touristes, dans sa décrépitude glorieuse, aussi accueillant et convivial qu’une prison désaffectée.
La direction n’avait pu contenir le mécontentement des clients ; les jeunes qui couchaient sous la grande tente, apportant leurs duvets, avaient pris possession des lieux. A chaque heure, d’autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des rats fuyant un navire. On voyait entre les arbres courir les commis de cuisines, effarés et à demi nus ; les chiens sur l’herbe se disputaient un os ; le soleil se couchait, et l'odeur des détritus rendait encore plus lourde l’exhalaison de cette foule en sueur.
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CXL - Attente
La pièce est petite, un peu encombrée. Un cabinet en bois de rose, deux bibliothèques sombres et vitrées, une table ronde et sept chaises tapissées de velours composent un mobilier au style dépareillé. Un lampadaire et un lustre à bobèches le disputent au mauvais goût. Sur la cheminée, des bibelots en bois, en bronze, en terre, qui ne se parlent pas et parmi eux, l’inévitable tête de pharaon, symbole de tous les mystères antiques. Un tapis rouge assourdit encore l’ambiance, mais un bouquet de fleurs artificielles, placé près de la fenêtre comme si la lumière pouvait lui manquer, essaye de donner avec quelques vases une petite touche de grâce.
Au mur, un tableau sans intérêt au-dessus de la bibliothèque, deux tableaux modernes et une tapisserie vieillotte. Devant mes yeux, une gravure me fait penser aux Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh, attablés dans une ambiance sourde, qui m’évoquent les liens tissés dans une famille. Deux œuvres originales, posées sur la cheminée, pourraient être des cadeaux reçus de patients reconnaissants. Les livres, aussi, semblent arrivés là par le même chemin, tant ils sont grands et divers.
Mon regard se pose régulièrement sur une belle lampe de mineur, en laiton poli, posée au milieu de la bibliothèque. Ça doit être pratique, une lampe de mineur, quand on descend à la cave. Juste derrière, un montage photographique où l’on voit Freud et Lacan sur la même scène. Mais c’est surtout cette jolie chaise miniature qui retient mon attention. Faite en bois fruitier, dans le style Renaissance, adossée contre un montant de la cheminée, elle irradie dans toute la pièce. Sans doute est-ce la place de la petite enfance...
C’est là que je patiente, mal assis, quand j’arrive un peu trop tôt.
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15 juillet 2009
25 juin 2009
CXXXVIII - Heure de pointe

J’ai chaud, le vacarme de la rue et des klaxons est assourdissant. Des taxis, des taxis partout, blancs et noirs, pare-chocs contre pare-chocs. Partout des taxis, de la tôle approximative, souvent déglinguée, blanche et noire sur le gris du bitume. Des piétons traversent n’importe où, entre les voitures, chargés de sacs, en costumes ou en djellabas, allant dans tous les sens, passant d’un trottoir à l’autre, sortant des boutiques très nombreuses à cet endroit. C’est le quartier des tissus, où des marchands avachis regardent leurs commis dérouler des coupons de mousseline ou de tissus d’ameublement devant des femmes souvent voilées ; de petites tables à thé donnent à ces scènes d’hésitation et de marchandage un vague air de palais du calife. Des gamins montent et descendent du trottoir pour dépasser un piéton plus lent, ils bousculent des éventaires improbables disposés à la sauvette. Partout du monde, que du monde, trop de monde. J’ai chaud, je sue dans cette bagnole, je me demande ce qui je suis allé foutre en plein centre du Caire à cette heure de pointe, je suis coincé, j’étouffe, ça n’avance pas, je crève, là. Air France a perdu ma valise, je n’ai pas de vêtements de rechange, je suis mal rasé, je fulmine, j’oublie que je suis en vacances. J’aurais dû me sécher aux Seychelles, me réunir à la Réunion, me décaper au Cap ou me péter à Petaouchnok, n’importe où plutôt qu’ici.
Soudain. Soudain, je sors mon appareil photo. Et tout change.
L’image prend plus de profondeur ; je choisis ce que je regarde. Le reflet du soir joue avec les tôles. Les taxis forment une chenille géante qui passe de l’ombre à la lumière. Les chauffeurs sourient, compréhensifs, un bras au dehors. Rien ne presse, finalement. Mon chauffeur est jeune, beau, souriant et rigolard, il va m’amener à la Gare du Caire par un itinéraire quelconque ; il aurait pu faire trois fois le tour de la ville sans que ça me gêne. Partout de la vie, des gens qui s’affairent, des jeunes, des vieux, des linges qui pendent aux balcons, des arbres rabougris et poussiéreux qui font de la figuration, tout s’enchevêtre. Il y a dans cet embouteillage une sorte d’hymne à la vie. Les appels, les klaxons, les sirènes, les muezzins. Tout y va de sa proclamation, de sa revendication, de son cri, tandis que je me saôule de tout ça en me disant qu’importe l’heure à laquelle je serai à la Gare, elle sera toujours là pour quelques photos. Je me vautre un peu dans la banquette arrière, je saisis ici ou là des scènes de genre, qu’importe où je suis, qu’importe où je vais, seul compte l’instant présent. Mon chauffeur baragouine assez d’anglais pour faire la conversation. J’ai, à ce moment précis, un très intense sentiment de liberté.
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CXXXVII - Mil cinq cents signes - Le tarot
Il est assis en face de moi. Grand, massif, assez concentré, les cheveux ras, il commente calmement les cartes que je retourne l’une après l’autre. J’ai opté pour une attitude silencieuse, ne voulant répondre à aucune question, à aucune suggestion. C’est la première fois que je fais ça, peut-être la dernière.
Les arcanes passent, il commente. Quelques cartes le font réagir, hésiter. Si je me souviens parfaitement de la question que je lui ai posée – sur la possibilité que j’aurai de revivre, une seconde fois, une relation « au long cours » – je ne me souviens quasiment pas des éléments de réponse qu’il a tenté de me donner. Ça devait tourner autour de « il ne tiendra qu’à toi de faire qu’elle advienne » et je ne me suis pas senti bien avancé. Un peu penaud, voire.
Les cartes sont sorties dans cet ordre. Il aurait pu les battre autrement, moi les couper et les tirer autrement, mais elles sont sorties dans cet ordre. Les choses auraient pu se passer autrement, mais elles se sont passées comme ça.
Plus tard, j’ai dû admettre que ma question avait été posée trop tôt. J’ai dû admettre qu’il a pu me dire, ce soir-là, des choses que je n’ai pas reçues.
J’ai longtemps pensé au « comme ça » et au « pas comme ça ». A ce qui advient et ce qui n’advient pas, à ce qui a été, ce qui aurait pu être. J’ai été tenté de lui demander de tirer vingt fois les cartes, de les dire vingt fois.
Aujourd’hui je recommence, avec deux jeux, avec deux histoires, avec un ami écrivain à qui ce projet a plu et qui s’est prêté à l’expérience. Les deux histoires seront publiées dans l’ordre où les cartes seront retournées, chacun tirant dans les cartes de l’autre. Nous laisserons l’interprétation à ceux qui voudront la faire. Quant aux illustrations nous n’en savons rien encore. Avec les artistes, c’est toujours un peu compliqué.
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CXXXVI - Mil cinq cents signes - Deux photos
Sur la première, c’est lui, dans l’ombre d’une nuit marocaine. Nous sommes à Ouarzazate, en juin, près de la piscine d’un grand hôtel. Je suis allongé sur un transat et il passe devant moi, la main dans la poche, avec un grand sourire que j’étais content d’avoir pu fixer. Il flotte un peu dans son pantalon, déjà amaigri par une première atteinte. Le séjour avait été calme et reposant ; nous avions sympathisé avec un serveur qui nous avait emmenés plusieurs fois dans des soirées réservées aux Marocains, où se croisaient des personnels d’hôtels, des étudiants, et de nombreux musiciens. De vraies soirées, riantes, débridées, avec musique et danse du ventre jusqu’à plus soif.
C’est sur cette photo que sa mère a découpé la tête qu’elle a fait transférer sur une plaque de faïence et poser sur sa tombe. Ce qui, je dois l’avouer, m’a fort troublé la première fois où je l’ai vue, ayant du mal à associer ces bons souvenirs avec ces nouvelles circonstances.
Sur la seconde, c’est moi, debout dans le jardin d’une villa d’Arcachon louée pour le mois d’août par ma sœur et mon beau-frère. Je porte une chemise jaune qui baille par devant et je tourne la tête vers lui, le regard assombri par une lumière verticale. Là-bas, c’étaient tous les soirs de grandes tablées de quinze à vingt personnes, avec des frères, des sœurs, des amis, des neveux et nièces, dans une configuration toujours changeante. Des paëllas pantagruéliques, des bouteilles de bordeaux qui n’en menaient pas large, un souvenir ému pour un magnum de Château-Seguin qui avait réussi à imposer le silence. Une fête de tous les soirs, jusqu’à tard dans la nuit, où il retrouvait avec nous la fratrie qu’il n’avait (presque) pas eue.
Les deux photos sont dans un double cadre de chêne, avec deux charnières, qui s’ouvre et se ferme comme un livre.
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CXXXV - Mil cinq cents signes - La porte
Il est mort seul. J’avais hésité à rester là, le dernier soir, excédé comme je l’étais par ces néons blafards, ces nuits froides, par les premiers effets d’une dépression. J’ai tenu un moment la porte de sa chambre, et me suis senti dedans et dehors. Finalement je suis allé dîner avec sa mère et avec mon frère, qui était là aussi. Elle avait toujours trouvé mon frère sympathique, et connaissant les capacités d’apaisement dont celui-ci a toujours fait preuve il m’avait semblé que cette opportunité ne pouvait être que bénéfique.
Des années durant, je me suis persuadé que des râles et des hoquets ne seraient d’aucun secours, et que j’avais eu raison de vouloir garder de lui une image relativement sereine. Je me suis convaincu qu’avoir un proche à ses côtés à cet instant critique reste dérisoire, face au néant qui s'annonce. Qu’on reste seul face à sa mort. Je ne crois pas que les morts « passent » ; je crois seulement que les morts « meurent », un peu comme un téléviseur qu’on éteint.
Des années durant, j’ai ressenti ces derniers instants comme un abandon pur et simple, j’ai éprouvé que rien ne pouvait justifier de n’avoir pas été là. J’ai sans doute manqué un dernier contact, lors d’une hypothétique rémission, une courte lucidité qui aurait eu d’autant plus de prix que dans les derniers jours ces occasions avaient été rares, pour ne pas dire inexistants. N’aurait-ce été qu’une main pressée.
Le dîner s’est passé dans l’ambiance qu’on imagine, et le lendemain matin, six heures, le téléphone sonnait. Avant d’aller à l’hôpital, je suis passé prévenir sa mère ; je n’ai pas voulu qu’elle l’apprenne au téléphone.
Depuis que m’est apparue la signification profonde que sa mort a eue pour moi, je peux dire que cette fuite avait pour elle une certaine forme d’honnêteté. Mais rien de plus.
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1 juin 2009
CXXXIV - Nîmes - Feria de Pentecôte
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24 avril 2009
CXXXIII - De mémoire
D’abord il faut sortir du taxi à proximité de l’entrée du Musée, marcher un peu, se rendre compte qu’on vient de se laisser refiler un billet de cinquante piastres pour un billet de cinquante livres, pester un peu, se calmer, et chercher les guichets. Entrer, se laisser saisir par ce lieu majestueux avec sa nef centrale éclairée par des verrières douteuses, ouvert de tous côtés vers des couloirs, des galeries, des escaliers.
En bas, commencer par les pièces les plus imposantes : stèles, portiques, sarcophages de granit et de basalte, posés côte à côte, commentés dans des cartels vieillots, tapés à la machine et souvent jaunis. Des premières dynasties, quelques stèles assez simples, quelques statues plus ou moins complétées avec du plâtre ; quelques fresques prélevées sur des monuments (mais celles du British Museum sont plus intéressantes, me semble-t-il). Curieuse aussi, la statue monumentale et fragmentaire d’un pharaon assis, où toutes les pièces ont été remises en position à l’aide d’une armature métallique. On dirait un polytraumatisé assis sur son lit d’hôpital... Ici, c’est la courbe parfaite d’une coupe de granit, ici une inscription finement tracée sur le bord d’un noir sarcophage ; partout des proportions sûres et des formes assez épurées. Arriver devant les vases canopes taillés dans l’albâtre, aux têtes soulignées d’un trait foncé, devant les coupes évidées dans la pierre dure, si fines qu’elles paraissent translucides. De l’autre côté, passer discrètement dans des couloirs interdits au public, voir des vitrines grises de poussière, du matériel entreposé, contempler quelques belles pièces qui sont gardées ici sans raison apparente. Souffler sur la poussière – décidément les gardiens sont chiches en coups de plumeau - mais ces pièces au moins bimillénaires en ont vu d’autres. Au passage, caresser une joue et un beau galbe avec la discrète jouissance d’être le seul à les voir, puis revenir dans la nef centrale, voir ou revoir les sphinx et les scribes.
En haut de l’escalier, c’est l’étage des objets usuels et du mobilier funéraire, l’étage de l’or. Comme la muséographie date un peu, contempler des centaines d’ouchebtis vernissés en bleu, prêts à servir leur défunt maître, des modèles réduits d’outils, des dépôts de graines, des colliers variés, des sandales finement tressées et décorées de perles, dont certaines sont dans un état extraordinaires. A une petite fille qui s’extasie devant : - Look at that ! It’s just your size !
Continuer plus avant, voir les poteries en nombre, les calames, les plumiers, quelques papyri, les pots à onguents, les miroirs, les spatules, les palettes à fard, les aiguilles et autres fibules, l'éternel attirail de la beauté féminine, tout cela rangés – plus rangés qu’exposés, du reste - dans de grands meubles à vitrines, dans une atmosphère de quiétude, pour ne pas dire de magasin... Plus loin, l’ambiance s’assombrit avec des colonnes de chats momifiés, des alignements d’ibis, un crocodile, un buffle (ou était-ce un cheval ?), tout un bestiaire préparé pour l’au-delà. Et au détour d’un balcon, soudain, les portraits du Fayoum. Arrêt sur image.
Enfin, des images de vie. Des portraits vrais, réalistes, non plus ces traits puissants mais un peu stéréotypés de l’art antique égyptien, des images qui nous regardent comme nous les regardons. Enfin, une matrone emperlousée, une jeune fille qui suçote son calame, un adolescent à la barbe naissante, un vieillard bouclé au traits creusés, qui nous interrogent de leurs beaux yeux noirs. Tous peints sur des planchettes apposées à l’origine sur leur sarcophage, et composant maintenant une vitrine saisissante : elle ne montre pas des momies préparées pour franchir le seuil du grand voyage, mais des visages frais, revenus à la lumière après deux mille ans d’obscurité. Des anti-momies, en quelque sorte.
S'il faut montrer le portrait du défunt sur son sarcophage, peut-être n'est-ce pas pour rappeler son identité ou sa beauté. Après tout, on sait bien qui c'était, et la plupart des présents s'en souviennent encore. Sans doute est-ce pour rappeler, simplement, que le sarcophage n'est pas vide. Car la mort a emporté d'un seul coup les relations qui s'étaient établies entre le défunt et les vivants, et avec elles tout ce qu'elles avaient de spécifique, en bien ou en mal. La mort a détruit ces relations, et le corps du défunt, n'en étant plus le support, ne revêt déjà plus beaucoup d'importance. Pour beaucoup, le sarcophage est déjà vide, puisque le plus important est déjà parti... Et ce n'est pas la viande froide qu'il contient qui pourrait revendiquer de redevenir le support de quoi que ce soit... Ces relations entre défunt et vivants ne pourront se reconstruire que lentement, sur un autre mode, plus virtuel, à l'aide du souvenir, du regret, de l'image... Mais il faut bien que le service funèbre se fasse autour de quelque chose de concret, autour du plus petit commun dénominateur autour duquel se rassembler. Pour cela, reste le corps, lourd, encombrant, caché. Et comme on a du mal à croire qu'il est là, il faudra bien rappeler à tous qu'il est quand même bien là. La version moderne du sarcophage du Fayoum, finalement c'est le cercueil vitré, ou le cercueil à demi couvercle ouvrant...
Ensuite, passer aux empilements de sarcophages du Bas-Empire, peints avec force palmettes, frises, ailes d’Horus et sceptres, dans des teintes passés si reposantes à l'oeil. Tristes pièces, transportées du cocon rassurant de leur tombe à la promiscuité anonyme d'une chambre froide... Un peu plus loin, le mobilier funéraire de Toutankhamon attire l'oeil avec ses chars en bois doré, aux roues fines, aux attaches presque graciles. Des arcs, des flèches, tout l'attirail de la guerre, toujours travaillé dans la légèreté et la souplesse. Voir aussi les trois grands coffres en bois doré - le dernier en métal repoussé - qui s'emboîtaient avec précision, sur lesquels Horus, de chaque côté, déploie ses ailes puissantes et protectrices, dont les plumes striées accrochent si bien la lumière. Continuer avec ses trois sarcophages, décorés suivant les même canons, avec d'abord du bois peint, du bois doré ensuite, et enfin du bois couvert d'une feuille d'or repoussée... Se pencher sur les bijoux, lourds d'or, sur les riches colliers de turquoises ou de cornalines, sur les bracelets ornés de serpents ou de scarabées, sur les bagues sceaux, sur les pectoraux décorés d'ivoire et de lapis-lazuli. Des masses d'or encore, avec des fibules ou des broches, des vases et autres coupes.
Enfin, tourner trois fois autour du masque d'or qui occupe le centre de la pièce, oublier le public, le regarder dans les yeux comme la merveille des merveilles, comme une des plus belles offrandes que l'Egypte ait pu nous donner, comme un des plus puissants symboles des perfections antiques, et sortir.
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13 avril 2009
19 février 2009
CXXXI - Les Disparus
Daniel Mendelsohn relate qu’en son jeune âge, ses grands-oncles et grands-tantes fondaient parfois en larmes lorsqu’il leur rendait visite dans leur résidence d'été ou dans leurs maisons de retraite, tant il ressemblait à Schmiel, un grand-oncle mort avec sa femme et ses quatre filles dans la shoah polonaise. Le fait est que, photos à l’appui, cette ressemblance est frappante. Jeune, puis adulte, Daniel se prend au jeu de cette ressemblance ; il écoute ses aïeux et leurs amis, il amasse des souvenirs, des photos ; il découvre des lettres, des traces de cette parentèle présente ou disparue. Il retrouve aux Etats-Unis des relations de sa famille qui ont des souvenirs de ces années d’avant-guerre et de guerre, vécues à Bolechow, en Pologne orientale. Sa documentation et les témoignages qu'il recueille lui permettent de se faire une idée de plus en précise des contraintes graduellement imposées aux Juifs de ces contrées, puis des trois Aktion armées qui firent qu’en 1944 il n’en resta plus que quarante-huit exactement sur les trois milles qui vivaient dans cette ville en 1939 ; il décrit le reflux des Russes et l’arrivée des Allemands, la shoah du bord des routes, puis celle des wagons à bestiaux et la suite qu’on connaît, avec à chaque fois les liens les plus précis possibles avec la vie de ces six disparus et leurs amis.
Puis vient la période des voyages, à Bolechow plusieurs fois – maintenant Bolekhiv en Ukraine - puis dans quelques camps des environs, en Israël, en Scandinavie, en Australie. Là encore, des choses dites et d’autres gardées pour soi, des secrets murmurés, des confidences, des recoupements faits entre le témoignage des uns et des autres, des questions posés au dernier moment qui résultent en réponses décisives, quelques hasards heureux. Et de fil en aiguille, de notes en interviews, Mendelsohn remonte jusqu’au derniers moments de cette famille, jusqu’à cette fille enceinte, défendue par un ami qui en perdit aussi la vie, jusqu’à la courette où elle et son père, les derniers survivants, ont été abattus après avoir été extraits, sur dénonciation, de la cave où ils se cachaient. Le tout baignant, comme on l’imagine, dans des flaques de rancoeurs, de vengeances, de délations entre les membres d'une triple communauté juive, polonaise et ukrainienne qui avait su, jusqu’ici, vivre en bonne harmonie, et en comparaison desquels les nazis n'étaient pas, paraît-il, les plus cruels.
La fin, donc, s’il pouvait y en avoir une, d’un questionnement qui l’a manifestement tourmenté pendant de longues années.
Je peux vous dire, a-t-il commencé, que Ruchele a péri le 29 octobre 1941.
J’ai été sidéré et, immédiatement, bouleversé par la précision de ce souvenir.
J’ai dit, Permettez-moi de vous demander pourquoi – puisque vous vous souvenez de la date avec une telle précision – pourquoi vous souvenez-vous de cette date ?
Pendant que j’écrivais RUCHELE 29 OCT 1941, je me suis dit, il a dû vraiment l’aimer.
Jack a dit, Parce que ma mère et mon frère aîné ont péri le même jour.
Je n’ai rien dit. Nous sommes, chacun de nous, myopes, ai-je compris à cet instant-là ; toujours au centre de nos propres histoires.
Puis Jack a continué.
Mais, parce qu’au-dessus de toute terre il y a toujours un ciel, Mendelsohn répercute ce questionnement à la Bible, en truffant ses chapitres d'un commentaire libre de ses premiers livres. Si la Genèse intervient essentiellement comme un exposé préalable de sa méthode, l’histoire de Caïn et Abel donne à réfléchir quant au déchirement des fratries. Analyses éclairantes, empruntées pour certaines au rabbin Rachi (XIe siècle) ou à des commentateurs plus modernes. Le Déluge est réinterprété comme un symbole de l’annihilation d’une communauté, avec de belles images sur la cache, l'arche et le wagon, tandis que Sodome et Gomorrhe devient le socle d’une réflexion sur la culpabilité et la punition, sur ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas. La quête des disparus se double ainsi de la quête parallèle d’un sens, comme si – et c’est sans doute vrai – l’explication du mystère de la mort et de la disparition ne pouvait se trouver qu’à un niveau exégétique. Une sorte d'étage supérieur dans ce livre, dont certaines pièces méritent d'être parcourues une seconde fois.
On sait gré à Mendelsohn de ne pas se laisser happer par une surenchère de l’horreur, d’en rester à des informations à peu près objectives, même si un louable souci d’honnêteté l’amène à exposer séparément l’aspect historique des événements, et décliner ce qu’il en fut concrètement pour sa famille, ce qui donne parfois l’impression de lire deux fois la même chose.
Enfin, il y a ce qui est au-dessus du ciel, ce n'est pas écrit... mais qui m'a semblé apparaître assez clairement. Je peux supposer que Daniel a été en quelque sorte habité par le souvenir de Schmiel, tant la figure du second a été plaquée sur la tête du premier, et cette longue quête s’est peut-être révélée être une démarche nécessaire pour assumer d'abord cette figure, puis pour s’en défaire. Ce va-et-vient au-dessus de l’Atlantique n'est-il pas, justement, le voyage que Schmiel n’a pas pu faire pour sauver les siens, malgré les appels à l’aide qu’il avait adressés à la partie de sa famille déjà émigrée aux Etats-Unis ? Retrouver le lieu et le moment précis de sa mort était sans doute nécessaire pour que, une fois reconstituée, la fin de cette vie puisse laisser renaître la sienne propre. Quand il nous relate ne s'être pas retourné une dernière fois, comme il en avait l'intention, pour regarder Bolechow au dernier détour de la route, il admet de facto avoir déjà le sentiment inconscient d'avoir tourné une page de sa vie, et d'être revenu à lui-même, parmi les vivants.
Ses lentes retrouvailles avec son frère Matthew, le photographe, allant chacun l'un vers l'autre avec les outils qui leur ont été donnés, offrant chacun ce qu'ils peuvent à cette recherche, tels Caïn et Abel, participent de la même démarche. Retrouvailles enfin scellées dans ce livre, par l’insertion dans le texte du premier des photographies du second, prises dans un style assez inhabituel mais toujours délicat.
Et je verrais par dessus tout, dans toutes ces rencontres faites de par le monde, la réparation symbolique de l’éclatement d’une famille qui, déjà séparée peu avant la guerre, a laissé en Pologne ceux qui allaient disparaître.
Grand livre, grand livre, riche de temps, d’espaces, de vies passées et présentes.
Post scriptum à un ami à qui j'ai conseillé cette lecture.
Les écrivains écrivent d'abord pour eux, j'en suis persuadé, et Mendelsohn n'a sans doute pas failli à ce principe. Mais lui a pu, a su écrire ici ce que beaucoup n'ont pu écrire sur leur propre famille, qu'ils n'en aient pas eu l'occasion, la force ou simplement les moyens. Tout, non plus, ne peut pas être écrit. Ses commentaires de la Bible, qui donnent à ce livre un caractère symbolique, donc universel, attestent clairement cette impossibilité.
Même si chaque histoire est particulière, même si elles sont toutes terribles, il a aussi écrit celle-ci pour les autres.
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29 janvier 2009
CXXX – Merle, alors.
Lundi soir, le merle a chanté.
Je m’étais assoupi sur mon canapé en lisant un pavé (Les Disparus de Mendelsohn), et en me réveillant j’ai eu la surprise de l’entendre chanter dans le jardin. C’était vers deux heures du matin ; il faisait très froid dehors. Je coupe le chauffage, j’ouvre grand la fenêtre et je m’enveloppe dans une couverture. J’écoute.
J’écoute, en essayant de ne penser à rien. Il était en grande forme, enchaînant les tierces, les trilles, les gazouillis plus ou moins flûtés, par petites phrases séparées par autant de silences. Il chantait dans la nuit noire, protégé du grondement urbain par les hauts murs du jardin. Je n’entendais que lui.
C’étaient des variations perpétuelles, de subtiles différences dans l’intonation ou la finale, dans le phrasé, les intervalles… Après une courte pause, il recommençait, emplissant tout l’espace du jardin, captant toute mon attention. Je me demande pourquoi il chantait à cette heure, mais je l’écoutais avec ferveur – au moins n’a-t-il pas chanté pour rien.
Le chant du merle, la nuit, c'est comme une parole divine qui sort des ténèbres. Ca ne passe pas inaperçu. Ca s'écoute.
A Lyon, vers 1979, j’habitais sur le bord de la place de l’Abondance, où certaines nuits d’hiver aussi, un merle chantait. Une nuit, notamment, il gelait à pierre fendre, la couverture suffisait à peine à me réchauffer, et un merle chantait si bien que j’ai encore un souvenir ému de ce moment. Je me rappelle cette époque comme une époque un peu troublée, j’habitais seul depuis deux ans – non seulement seul mais dans un certain désert affectif - et les axes de ma vie changeaient.
C’était le début d’une période de remise en questions – mal formulées, au demeurant – qui commençait avec l’arrêt de mes études puis un bref passage au Service militaire, et qui allait durer environ huit ans, avec quelques virevoltes, jusqu’à revenir dans un cursus plus linéaire. Mes études ne m’intéressaient plus, et je n’avais pas une écoute de moi-même assez développée pour discerner déjà les prochains axes qui apparaissaient.
Il est passé dans une cour voisine. Il n’y a pas de cour voisine. En fait, il a dû se poser sur un toit. Je l’entends moins mais il y a un petit écho qui place son chant dans un autre registre. Ce doit être l’intermède, là. Il commence à faire froid dans l'appartement.
Maintenant, une vision plus distanciée de cette époque me révèle que plusieurs de ces axes s’étaient déjà dessinés, certains depuis longtemps, sans que je sache les voir. Et si je recherche quelle fut la rampe que j’ai tenue durant toutes ces années, l’objet d’un intérêt constant, en évolution permanente, je ne vois que la musique. Dans des approches variées, parfois en tournant autour, mais toujours la musique. Parce que je l’ai de long temps ressentie comme une sorte d’invariant dans mon parcours, j’ai toujours refusé de la disséquer, refusé aussi de l’écouter sur un bruit de fond, quitte à la sacraliser un peu.
Je me réveille une seconde fois : le merle est revenu. C’est reparti pour des roucoulades, des arpèges, des stridences qui confinent à l’ultrason. Je ne sais pas pourquoi il s’époumonne, s’il tente de séduire une merlette, s’il veut juste déchirer le silence, trouver un écho ou faire tranquillement ses gammes, mais c’est du bonheur pur, total et – presque – solitaire.
Vers quatre heures, il s’est tu. Il est allé dormir. Moi aussi.
PS
Précisément le 2 février j'ai entendu puis écouté un merle au coeur de la nuit, ces heures qui peuvent être angoissantes tant le sentiment de solitude et le froid extérieur sont prégnants. Ce n'était probablement qu'imaginaire, mais je me suis dit immédiatement qu'il avait senti ce que j'appelle chaque année le retournement de la nature, le moment où la sève se remet à monter, à circuler, où les tiges des plantes de mon balcon ont changé de vert... P. P.
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21 janvier 2009
CXXIX - Al Ahram street

L’avenue Al Ahram, c’est celle qui va du Nil au site des Pyramides à Gizeh ; elle porte le même symbole que la route de Paris à Versailles. Toute droite, longue de huit kilomètres, elle accueille un flot continu de voitures, de taxis, de bus et de camions du lever du soleil jusqu’à tard dans la soirée. Elle n’a pas été doublée par un ligne de métro ; l’on n’imagine même pas qu’on puisse un jour y creuser un métro tellement la circulation est dense et permanente, il faut donc la parcourir en taxi. La première fois ça surprend tellement le lieu est bruyant, pollué, même si sa rectitude donne un semblant de calme et de facilité après les innombrables détours du centre ville. Au début, du côté du Nil, plusieurs bretelles convergent dans l’avenue, dont l’autre bout n’est même pas visible, perdu dans une perspective de lampadaires et d’immeubles, de palmiers improbables, nimbée de gaz d’échappement. La course commence entre les voitures et les taxis, avec ceux qui roulent dans les files et d’autres entre les files, ceux qui klaxonnent pour dire je veux passer, je passe, laisse-moi passer, tu ne passeras pas, tu aurais pu me laisser passer. Au milieu de cette symphonie, les piétons traversent n’importe où, avec des esquives de toreros, au péril de leur vie, et il faut au moins une famille avec deux enfants et un bras tendu de manière autoritaire pour que les chauffeurs fassent preuve d’un peu de pitié - sans aller jusqu’à la courtoisie. Le terre-plein central planté d’arbrisseaux grisâtres a du sauver la vie à des générations de Cairotes. Dans les grands carrefours, les feux ne fonctionnent pas et tout est réglé par des policiers qui officient avec un minimum de gestes. Même si certains fument, même si les chauffeurs de taxis les connaissent souvent et les interpellent à l’occasion, personne ne va s’aventurer à forcer un passage ni à les contredire. D’ailleurs la police est omniprésente, pistolets mitrailleurs à l’appui, sait-on jamais. Peu après la course recommence dans une pétarade épouvantable, pour l’étape qui va jusqu’au prochain carrefour, probablement un contre la montre.
Les immeubles défilent, gris, immenses, poussiéreux, colonnes de béton et murs de brique, bardés de pancartes, égayés ici ou là de linge qui sèche. Les néons des boutiques apportent des touches de couleur, seules quelques stations service violemment éclairées gardent un aspect pimpant et des couleurs franches. On croise ici un canal aux eaux stagnantes, là une bretelle dont les piles déjà coulées attendent encore un tablier, on dépasse quelques ânes attelés à des charrettes, des camions de tomates ou de foin, des gamins à vélo insensibles au danger environnant. Quand on approche du bout, quand le défilement des immeubles devient soporifique, quand la progression entre ces deux parois grises prend des allures de passage de la Mer rouge, le sommet de la pyramide de Kheops émerge doucement, hésitant entre les brumes du couchant et le brouillard de pollution, et rappelle qu’Al Ahram street vient buter contre les falaises molles et sableuses qui bordent le désert d’Alexandrie. C’est là, à l’entrée du site de Gizeh, que les derniers touristes égarés à la tombée du jour deviendront la proie de chauffeurs de taxi peu scrupuleux. Al Ahram street, c’est une épreuve quotidiennement renouvelée, ça finit pas devenir une appréhension, ça donne envie de retenir sa respiration comme pour traverser une piscine en apnée. A ce moment, pour conjurer tout ça, on est mûr pour y aller à pied.
Au sortir du métro Faysal, un rétrécissement de la chaussée et la présence de nombreux marchands ambulants se combinent pour rendre l’endroit grouillant de vie. De minuscules boutiques à produit unique se succèdent sur le trottoir : tel écorce des cannes à sucre, tel se cache derrière des piles de cartons d’œufs, tel vend des graines dans des cornets de papier. Une grotte sombre abrite un réparateur de cycles alors que l’échoppe d’un marchand d’ampoules baigne dans une froide lumière de néon. Les trottoirs se suivent et ne se ressemblent pas : hauts à enjamber, plus ou moins défoncés, ensablés et encombrés de poubelles, de caisses de marchandises, ils demandent au marcheur une attention constante. Au long du parcours, quelques magasins retiennent mon attention et personne ne fait trop de difficulté pour se laisser photographier : le torréfacteur travaille devant ses réservoirs à café en laiton rutilant, un marchand de bonbons et de graines fait venir son commis, un épicier règne en souriant sur des cônes multicolores, seule une femme préférera ne pas être vue dans sa boutique à moitié cachée par des sacs de ciment et s’écartera avec un doux sourire. 
L’avenue borde des quartiers très denses, aux immeubles hauts construits trop vite, séparés par des rues sombres et étroites. L’éclairage public est parcimonieux et dès qu’on y pénètre la lumière et le bruit diminuent vite, donnant à la rue l’ambiance d’un havre de paix seulement habité par des chats faméliques qui passent de poubelle en poubelle ; cependant des entrées d’immeubles mal éclairées laissent entrevoir des marchands et leur éventaire, des hommes qui fument assis ou des cafés borgnes. A cette heure déjà sombre, personne n’a encore allumé la lumière. Je voudrais pousser plus loin dans ces rues sans asphalte, m’enfoncer dans cette obscurité pour atteindre un croisement, une autre avenue, mais une vague appréhension me retient, probablement injustifiée. Un dernier regard à un arbre qui, au-dessus d’un réverbère, se donne des airs à la Watteau et je reviens dans l’avenue, je croise des marchands de beignets, des boulangers et leur carriole, un porteur qui donne des feuilles de choux à son âne, tout un petit monde qui feint d’ignorer la circulation toute proche. Quelques pas vers un marchand de primeurs dont les fruits, impeccablement disposés, tentent vainement de racheter le désordre ambiant et je continue encore et encore, toujours très loin du but, en dépassant des enfants qui jouent à casser des néons, des jeunes qui discutent ou qui téléphonent, des hommes attablés devant un café. De temps en temps arrivent, par la gauche, des piétons rescapés du flot de voitures. Là, c’est une suite de boutiques alimentaires, marchands de pâtes, bouchers, vendeurs de légumes, jusqu’à ce vieil homme en djellaba grise, assis sur le trottoir pour vendre des citrons chétifs dans une bassine bleue, qui lève vers moi des yeux atones à travers ses lunettes. Allez, encore un pâté...
J’ai fini en taxi, à la nuit tombée.
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30 décembre 2008
CXXVIII - La vie des grands
D’abord, j’essaye de rester droit, les mains jointes, mais le repose-tête est trop bas, la tête ballotte en arrière et ça favorise le ronflement. Tout en restant dans l’axe, j’avance un peu le bassin pour dégager les lombes, les genoux collés et les pieds écartés pour garder les jambes stables. Les bras, sur les accoudoirs. Le pantalon plisse aux fesses, les fesses aussi, et la tête tombe en avant. Les genoux butent sur le siège de devant, ce qui à la longue les meurtrit. Pas possible. Parfois, en seconde classe, il est possible de pencher la tête en avant jusqu’au dossier de devant, ou de se servir de la tablette comme d’un oreiller, la tête sur les bras croisés. Ensuite, on peut essayer une posture tordue, la tête reposant sur l'oreille centrale du fauteuil, la jambe opposée pliée et reposant partiellement sur la buse d’aération, l’autre un peu ouverte pour élargir l’assise, les bras plus ou moins bloqués pour ne pas pendre. Parfois ça peut marcher mais c’est vite douloureux, ou crispant. A l’inverse la tête peut reposer contre la vitre, la jambe opposée déborder sur le siège voisin s’il est vide, et l’autre jambe trouver une position acceptable entre le pied qui se tord et le genou qui bataille avec la poubelle. Mais gare au train qui passe en sens inverse, ça fait sursauter.
Il y a des variantes : avec les aménagements faits par Castelbajac, carrément catastrophiques, la poubelle bloque un genou, le dossier rentre dans l’épaule et la tête ne tient pas droit.
Ce qu’il y a de bien, avec les TGV, c’est qu’on a à peine le temps de trouver une position pour dormir qu’on est déjà arrivé. On vit une époque formidable.
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19 décembre 2008
CXXVII - Là, en ce moment…
J’ai décidé de ne plus accepter de communications pour des colloques avant d’avoir achevé un certain nombre de publications. Ca devrait me simplifier la vie. Je ne vois pas assez mes parents. J’ai envie de partir au soleil. J’ai du mal à me concentrer. Je fume un cigare provenant de ma boîte russe en laiton gravé. Je viens d’écouter Das Klagende Lied de Mahler à la radio et vraiment, vraiment, ça me gonfle. J’ai envie de reparler avec P. pour repartir sur autre chose. Je me demande ce qui pourrait faire sortir E. de son impasse, sans savoir. Je vais bientôt faire un tour dans les collections de la bibliothèque de la Comédie française, et avec joie. Genève ensuite, puis Versailles, et je pourrai en principe publier mon inventaire Ballard 1674-1715. Je me demande pourquoi je ne vois pas JP plus souvent. Je voudrais reprendre doucement contact avec JC. J’ai déjeuné avec M. ce midi et l’ai trouvé troublé, quoique solide, et visiblement triste. Je devrais inviter M’ sur Facebook, pour garder un meilleur contact avec lui. J’ai ajouté le 112 sur mon mobile et j’y ai défini C. comme ICE. J’ai envie de me casser à Cuba pour me saouler de musique, de rhum et de cigare, de mer et de soleil, mais j’ai du mal à partir en vacances. Ou à Angkor pour me perdre dans les temples et dans l’incertitude. Ce serait l’occasion de revoir T. à Phnom Penh et A. à Vientiane. Enfin, faudrait pas rejouer entre l’est et l’ouest mon écartèlement coutumier entre la droite et la gauche, hein. Je trouve T’ terriblement ambigu et T’’ de plus en plus lointain. Je crains que l’analyse de Amores perros ne révèle pas ce que j’y attendais. Le projet de P’ se tend de plus en plus et (ce qui n’a rien à voir) sa sculpture corse est très intéressante (à plus d’un titre). Je vais bientôt terminer une collection commencée en 2001 et ça me soulage, d’autant que j’ai compris maintenant pourquoi je l’ai entreprise. Je n’arrête pas de terminer des choses et ça fait du bien, je gère trop de choses en parallèle. J’ai découvert dans mon cabinet coréen une bouteille de rhum vanille-gingembre que j’avais oubliée là depuis quelques années, il est juste parfait (ça, ça s’est géré tout seul). Je devrais reprendre contact avec J. aussi, pour causer au fond ; je ne sais même plus où il habite. Je me demande ce que sa fille fait à Moscou. Je n’ai pas revu O. depuis Montréal. Je crains pour les entreprises de V. et de C’, qui ne sont pas sortis de l’auberge. J’aimerais bien reprendre un projet en Tunisie ou au Maroc (je m’y emploie, du reste). Je devrais parler plus souvent avec V’. Sortir plus souvent aussi, mais j’ai le syndrome du cul-de-plomb, sauf pour les concerts. Aller au cinoche avec E’. Aller consulter les estampes de Bruxelles et voir M’+JP’ par la même occasion. Retrouver C’’ à la Belle Hortense pour lui parler du projet du tarot et des mil cinq cents signes. Revoir P’ pour lui parler de ce qui a pu être commun dans nos parcours.
Je tire les dernières bouffées. J’ai mis des cendres partout.
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10 novembre 2008
CXXVI - Un bref instant...
C’est arrivé deux fois. La première, c’était en Ardèche. Le soleil était presque couché et tout le monde dinaît sur une longue table. Les plus jeunes étaient tous du même côté. La journée avait été belle, avec un voyage en voiture depuis Lyon, un déjeuner en route, la visite de la nouvelle maison de Vincent – presque un hameau – avec ses toits de lauzes, sa terrasse, la vue plongeante vers le torrent où nous nous étions baignés l’après-midi, et tout autour des collines boisées, sombres, aux pentes droites. J’avais remarqué que dans ce pays austère la pente des toits est la même que celle des collines.
Le soir descendait doucement, la patronne du gîte nous servait des plats plus ou moins locaux. La conversation roulait doucement, sans atteindre Gabrielle qui, sans doute anxieuse à cause d’un si long voyage, n’avait pas ouvert la bouche de la journée. C’est arrivé là, un bref instant, au détour d’une phrase qui touchait à Vénus et aux étoiles. Chacun a repris son rôle, comme quand nous étions encore tous à la maison. Une phrase un peu trop vive, une réplique, un silence, un commentaire, un sourire… Là, précisément, la famille s’est retrouvée, s’est refaite dans une sorte de brève communion. Elle s’est rejouée pendant quelques secondes, pas plus, dans un instant un peu miraculeux qui a même échappé à certains d’entre nous. Peut-être fallait-il cette atmosphère douce, l’éloignement, cette occasion particulière pour que cela advienne.
Cette fois, c’était chez Claire, devant une belle nappe brodée et damassée, pour les quatre-vingt ans de Gabrielle. Nous étions un vingtaine autour d’une choucroute gargantuesque et un riesling choisi, et ça parlait, ça rigolait ; elle était nettement plus détendue que l’autre fois. Trois générations étaient rassemblées et ça causait à tous les niveaux. Et là, c’est encore arrivé, la remarque de l’un et la réponse de l’autre, chacun qui retrouve quelques secondes sa peau d’il y a trente ou trente-cinq ans.
C’était à la fois magique et déconcertant. J’ai eu l’impression que nos anciens comportements, cachés au fond de nous-mêmes, s’étaient mis d’accord pour réapparaître furtivement, malgré nous et disparaître aussitôt. Comme s’il fallait rendre un hommage commun et presque subliminal à toutes ces années passées à se construire les uns et les autres. Comme s’il y avait une urgence à le faire, parce que les occasions nous sont comptées et que, sans doute, ce ne sera bientôt plus possible.
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31 octobre 2008
CXXV - L'intervalle
Ca me prend, parfois, allongé sur mon canapé, au détour d’une lecture. Calmé, bercé par une belle prose, j’ai l’impression – sans doute factice – que je suis en état d’en faire autant, de dérouler longuement un récit où rien ne se passe, d’écrire posément un texte dont la première idée me vient subitement, en faisant confiance aux suivantes pour qu’elles arrivent à temps. J’éprouve là comme un désir, fugace mais fort, auquel il convient de faire droit dans l’instant.
Hier encore, la lecture des derniers chapitres du Passage de Reverzy m’a plongé dans cette sensation. Tout est calme chez lui, tout est fin, humain, lent mais soutenu. Le retour en arrière, la divagation des pensées, la marche du promeneur sont menés avec une liberté déconcertante, qui n’exclut pas la froideur clinique des consultations médicales ni le cynisme des amours océaniennes. J’ai pensé à ces textes que j’ai admiré et que j’admire toujours, tels le Passage des émigrants de Jacques Chauviré, qui voit la longue déchéance physique d’un couple de retraités, ou Un roi sans divertissement de Giono, ou encore Les champs d’honneur de Rouault. Leur capacité à disserter sur la pluie nantaise pendant dix pages, à conter la poursuite d’un homme dans la forêt jusqu’à se laisser submerger par la beauté du lieu, me laisse repu et inquiet à la fois. Ecrire des pages de cette qualité, presque sans but, guidées par une sorte d’égarement miraculeux, est quelque chose qui me fascine, comme si l’écrivain pouvait se laisser dépasser par son écriture, en lâchant les rênes de son inspiration, comme s’il y avait là un antidote absolu contre le principe d’efficacité qui gouverne nos vies. Illusion totale, probablement.
Hier soir, je m’étais trouvé dans cet état, où je sentais devoir m’asseoir au clavier, pour tirer sur un fil ténu dont je tenais à peine le bout, et laisser venir la suite. Je n’en fis rien. Demain, alors, pensai-je.
J'avais réagi aux propos de Reverzy, qui magnifiait ces périodes intermédiaires, à la fois libres et floues, que la vie sait ménager entre deux moments, comme l’intervalle entre la première rencontre et la première nuit, entre le moment où un homme comprend qu’il est condamné et sa mort. Cette idée m'inspirait, elle me faisait penser, dans un registre moins tragique, à l’instant subtil de l’après-midi qui marque le basculement entre les occupations du milieu de la journée, et celles qui annoncent le soir comme, par exemple, la sortie des écoles. Cet instant, que j’ai toujours situé entre seize heures et seize heures trente, il m’arrive de le ressentir avec une certaine acuité, dans une sorte d’apesanteur, comme si la ville prenait une longue inspiration avant de replonger lentement vers la nuit.
Ce matin, j’avais (presque) tout oublié.
PS
Quand j'étais enfant je sortais tous les matins en cachette à partir du printemps vers 5 heures sentir les eucalyptus, les jasmins des jardins, observer le blé montant, les coquelicots, des ouvriers à vélo d'une usine de briqueterie au bout de la route allaient à leur travail, parfois c'était le tondeur de chèvres sicilien avec ses outils. J'ai appris beaucoup plus tard que c'était l'heure de ma naissance. P. P.
PS2
Je suis né à seize heures...
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21 octobre 2008
CXXIV - Ca ou autre chose, hein...
Il y a quelques temps je ne me lassais pas d'entendre ça : le "triple concerto" de Bach, réputé fort difficile.
Le thème dure 30 secondes... Le contraste des timbres entre flûte, violon et clavecin est permanent. L'écriture est très dynamique pour le clavecin : accords plaqués, batteries de trilles. Tenir ça pendant 8 minutes et demi, ça doit être tartignolle.
Dès 1:13, une écriture du clavecin très dense et travaillée, avec une basse très mobile
En 1:50, une cadence très travaillée mais évitée...
De 2:25 à 2:56, une écriture polyphonique pour le clavecin qui n'a rien à envier aux Partitas du même, encore que l'accompagnement de la flûte et du violon ramènent à un style plus tardif, idem autour de 6:50 ;
En 2:57, rebelote, réexposition et nouveaux développements pour le clavecin, avec des mouvements et des ressurgissements continuels, une cadence évitée en 3:45,
En 3:55 une sublime cadence au clavecin prévisible depuis longtemps, amenée par deux trilles consécutifs, mais subtilisée au vol par la flûte, qui tente de se poser en 4:07, enlevée cette fois par le violon, et qui attend encore jusqu'en 4:16 pour la poser, avec un retour du thème très habile par la basse.
Ca n'arrête pas, c'est du bonheur total. Etc., etc.
Le troisième mouvement n'est pas mal non plus, merci. Un splendide alla breve avec un thème de 42 secondes. Je vous le conseille...
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CXXIII - Séraphine, Thérèse et Camille
Il y a d'abord des bruissements de feuilles, l'odeur de l'herbe coupée, le clapotis du torrent. L'odeur du beurre frais, l'éclat mat de la faïence, le parquet inlassablement frotté et le choc des souliers cloutés sur le pavé. Le vieux Senlis au petit matin.
La répétition continuelle des tâches quotidiennes, dans l'oubli de soi et le mépris des maîtres.
Et puis, le geste de peindre, le pouce à même la toile, la tambouille des pigments, la folie des couleurs. Les toiles qui s'élargissent, s'épanouissent, les végétaux deviennent des arbres de vie. Le visage de Séraphine qui s'illumine, elle-même tendue par une exaltation sereine, à la fois grande et résignée. Et le doute, la vexation.

Le film est porté d'un bout à l'autre par Yolande Moreau, sans jamais déraper, sans une fausse note, jusqu'à une folie qui baigne dans la bondieuserie et les cantiques. J'avais rencontré Yolande à Bruxelles dans les années 1982-1983, quand elle commençait à faire du café-théâtre dans les bars d'Ixelles, les bras rougis au mercurochrome (elle venait de trucider son amant) et avec deux poireaux qui sortaient de son cabas. Je l'ai revue ensuite dans les Deschiens et dans quelques comédies diverses plus ou moins réussies. Ici elle a un rôle qu'elle habite entièrement, comme fait pour elle. Jamais elle n'a été aussi belle, jamais son visage n'a bu la lumière avec autant d'avidité.
Elle a mis dans son jeu un peu de Camille Claudel, pour la position inconfortable de la femme artiste qui se noie doucement dans la folie, un peu de Thérèse de Lisieux pour cet attachement sensible aux pacotilles de la religion : dentelles, bougies et figures de plâtre, pour cette plongée à corps perdu dans quelque chose qui la dépasse.
Jusqu'à cette fin - cette faim - solitaire et anonyme, dans un asile sous l'Occupation, dans les conditions que l'on sait.
Beau film, de Martin Provost. Fragile, pur, qui marche sur l'arête.
Allez-y, ça repose et ça donne à penser.
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